« 21 janvier 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 40-41], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6514, page consultée le 03 mai 2026.
Jersey, 21 janvier 1855, dimanche, midi ¾
Je viens de faire ma tâche, mon cher petit homme, si cela peut s’appeler tâche que la plus douce et la plus ravissante occupation, celle de vous copire. Je m’épêche, m’épêche pour que vous ne me retiriez pas une partie de ma joie en partageant cette besogne avec d’autre1. J’espère, si vous y mettez autant d’exactitude et d’empressement que moi, n’avoir pas ce désappointement et voilà pourquoi je m’épêche dare-dare. J’espère que vous serez arrivé chez vous sans chopper dans la neige et sans butter sur les aventures hier soir. En attendant que vous me confirmiez cette heureuse espérance, je vous saboule2 ma restitus en la tamponnant de baisers, de mon cœur et de mon âme. Hier, je me suis abstenue de ce doux devoir par peignerie majeure et copire à perdre haleine. Aujourd’hui je prends ma revanche éclatante. Quel dommage que tu aies Balthazar chez toi ce soir. Sans cela je t’aurais prié d’honorer mon festiveau de ton appétit. Quelle difficulté d’emmancher tes jours et les miens l’un dans l’autre. Le chevalier Ambroise n’a pas rencontré plus d’obstacles dans son emmanchement Rohan Macaire et D’Aiguillon Eloa que moi avec toi3, mes ripailleries et ta goinfrerie. Il faudra tâcher de réviser un peu plus justement tous ces rendez-vous de poules aux carottes et d’oies farcies car je n’ai de plaisir à les dévorer qu’en votre compagnie. Pour ce soir, il me faudra me contenter de l’aide des petits Préveraud et du citoyen Durand mais cela ne me sourit pas beaucoup bien que ce soit moi qui les ai invités. Enfin c’est fait ; mais je ne vous tiens pas quitte pour la prochaine fois. D’ici là, je croque le marmot4 et je mange du fromage en regardant à l’horizon si je ne vous vois pas verdoyer et poudroyer sur la neige comme sœur Anne5, au hauta de sa tour.
Juliette
1 Cet « autre » au singulier est peut-être volontaire.
2 « Sabouler » : laver pour une chose, vêtir élégamment pour une personne.
3 Eloa est la fiancée de Robert Macaire, héros de mélodrame.
4 « Croquer le marmot » : attendre quelqu’un qui ne vient pas.
5 « Je ne vois que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie », dit sœur Anne dans Barbe-Bleue.
a « haut haut ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
